par Vinh-Kim Nguyen1, Issoufou Tiendrebeogo2 et Didier G. Martin3
En Afrique, près de 10% de la population adulte est séropositive. Au Zimbabwé, ce taux est passé de 5% à près de 30% en dix ans. C'est une véritable explosion que personne n'a su voir venir ni prévenir. Les femmes, surtout les plus jeunes, sont les plus touchées. Dans certaines régions, 50 à 70% des femmes enceintes sont séropositives. Ces femmes donnent naissance à des enfants contaminés pour la plupart dès la naissance ou lors de l'allaitement, car les moyens permettant d'éviter la transmission du VIH de la mère à l'enfant leur sont inaccessibles.
L'Afrique subsaharienne, avec plus de 20 millions de séropositifs, regroupe deux tiers des personnes contaminées dans le monde pour 10% de la population mondiale. 12 millions de personnes y sont mortes déjà sur les 14 millions de victimes tous continents confondus. Les ravages provoqués par le VIH/sida au cours de la décennie écoulée sont beaucoup plus importants que les destructions provoquées par les guerres: les conflits armés auraient fait 200 000 victimes en Afrique en 1998, contre plus de 2 millions pour le sida. Et la pandémie, à cause des malades qui ne peuvent plus travailler, des morts qui laissent des familles sans ressources, des orphelins livrés à eux mêmes, hypothèque, selon la Banque Mondiale, le développement de ces pays. Mais le pire reste à venir. Les estimations citées par la Banque Mondiale font état de plus de 100 millions de morts à venir, mais ce sera peut être davantage si les mesures prises sont insuffisantes. Selon ONUSIDAii, l'avenir même du continent est en jeu.
Se résoudre à cette hécatombe est d'autant moins acceptable que le Sida est une maladie évitable et traitable, à défaut d'être à ce jour guérissable.
Lutter efficacement contre le sida suppose que des centaines de millions d'individus prennent conscience de la menace mortelle qu'il représente pour eux et adaptent leur comportement notamment sexuel en conséquence. Cela passe par des campagnes de sensibilisation, d'autant plus difficiles à entreprendre que ce message contredit les croyances et se heurte souvent aux discours d'Eglises hostiles au préservatif.Cela suppose aussi de permettre à ces personnes de réduire leur risque d'infection : mise à disposition, dans des conditions accessibles et compatibles avec leur niveau de vie, de préservatifs, de médicaments et produits permettant d'éviter la transmission du virus de la mère à l'enfant, distribution d'un sang sain, dépistage gratuit.Cela implique enfin que les antirétroviraux soient rendus accessibles et soient proposés aux populations concernées, ne serait-ce que parce qu'il est nécessaire, dans le cadre d'une politique de dépistage, de pouvoir dire aux gens que cela débouchera sur un traitement. Et ni le nombre des personnes à traiter, ni le coût qui en résultera ne doivent y faire obstacle, d'autant qu'il ne s'agirait de traiter que les personnes qui se savent séropositives, ce qui ne représente qu'une fraction des malades, et qu'un traitement temporaire serait déjà un grand progrès. L'ampleur d'un désastre ne saurait justifier l'inaction. Enfin, au delà de la baisse des prix des antirétroviraux promises, sous la pression d'associations (Médecins sans Frontières et Consumer Project on Technology), par les grands groupes pharmaceutiques, il faudrait que les populations disposent de médicaments génériques.
La mise en œuvre d'une politique efficace dans un pays dépend surtout du degré de conscience des responsables politiques, de l'implication des communautés et des moyens financiers investis. Or trop de dirigeants africains ignorent ou sous estiment encore la menace que représente le Sida: en Afrique comme en occident, il faut agir pour leur faire prendre conscience, et peut être intégrer dans toute aide une composante de lutte contre le Sida, voire subordonner toute aide à la mise en œuvre d'une politique de lutte délibérée contre l'épidémie. Par ailleurs, la mobilisation des Etats occidentaux et les moyens financiers offerts, dans le cadre d'Onusida ou d'actions bilatérales, sont largement insuffisants. Selon James Wolfensohn, président de la Banque Mondiale, "le montant total nécessaire pour la prévention en Afrique est de l'ordre de 1 à 2,3 milliards de dollars et pourtant, à l'heure actuelle, l'Afrique ne reçoit que 160 millions d'aide officielle pour la lutte contre le VIH/sida"iii.. Enfin, les associations locales, dont l'action sur le terrain est un maillon indispensable de cette lutte car elles sont les mieux placées pour convaincre les populations locales et les aider, ont peu de moyens et doivent être soutenues, le cas échéant via les ONG occidentales.
Certains pays d'Afrique ont su mettre en place des politiques efficaces. Il en va ainsi du Sénégal, qui a su cantonner pour le moment le taux de séroprévalence à moins de 2% de la population. Grâce à la lucidité de ses dirigeants, à l'action remarquable de l'association locale Taso et à l'aide extérieure, l'Ouganda est parvenue à réduire son taux de séroprévalence. Il n'y a pas de raison que la prise de conscience et l'accroissement des moyens financiers ne permettent pas ailleurs de stopper la progression de l'épidémie. Les quelques réussites connues rappellent que l'espoir est permis. Elles donnent aussi des repères pour agir efficacement ailleurs.L'enjeu, c'est avant tout de limiter autant que possible le nombre des morts à venir. Mais c'est aussi d'éviter que le Sida, avec ses morts, ses malades, les orphelins, les veufs et les veuves de ses morts, ne ramène l'Afrique des années en arrière. Avec le Sida, l'Afrique rentre dans une logique infernale où la pauvreté favorise la propagation de la maladie, et la maladie celle de la misère. Il ne faut pas se désintéresser de son sort.